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Carte postale...
...envoyée depuis "l'infini excitant des possibles", terra incognita pour laquelle je suis partie voilà plusieurs mois, sans plus donner signe de vie sur ce blog : ce lointain voyage et l'écriture d'un deuxième livre - autre grande aventure dans les contrées imprévisibles de l'imaginaire - me prennent tout mon temps. Peut-être ces quelques nouvelles jetées à la hâte attireront la curiosité des lecteurs qui se souviennent encore de Plauch et se demandent comment elle va ? Je puis affirmer que "je vais", au sens premier du verbe aller: j'avance, je suis dans l'action, je fourmille de projets nouveaux ; mais à la question de savoir si je vais bien ou mal, je suis incapable d'apporter une réponse tranchée. J'étais partie avec la même foi, la même espérance conquérante que Don Quichotte ; comme le chevalier à la fois courageux et pathétique de Cervantès, je me heurte à l'infranchissable mur de désillusions dressé par la réalité, aux rencontres et hasards pas toujours heureux qui jalonnent inévitablement notre route. Quand on s'y aventure, l'infini des possibles est, comme je le pressentais, excitant, exaltant, passionnant ; mais aussi, par sa nature illimitée et son potentiel vertigineux, angoissant, propre à détruire tous nos repères habituels : plus de place fixe assignée aux choses, plus de stabilité, ni au dehors ni en soi... Mes émotions varient comme les couleurs d'un paysage impressionniste, le pic culminant de mes joies redescend presque aussitôt dans le gouffre de mes chagrins, pour remonter l'instant d'après. Parfois aussi, à force de partir sans guide sur des terres inconnues, une vague de solitude enfle du tréfonds de mon être et, malgré la mutitude de liens et d'amitiés dont je sais m'entourer, m'emporte dans son écume glacée. Dans mon dernier texte, je proclamais que la lutte pour la survie était finie, qu'enfin, je pouvais entrer dans la vie et en savourer tous les plaisirs... mais bien sûr, les choses ne sont pas aussi simples ; et si je n'ai plus besoin d'être en permanence sur le pied de guerre, ma quête... de quoi, d'ailleurs ? De la vérité, du bonheur, de moi-même ? Disons, cette recherche de chaque instant qui est, au fond, perpétuel étonnement devant l'énigme de l'existence, est loin, bien loin d'être achevée... Et je sais qu'elle ne s'achèvera qu'avec ma mort, car les quelques réponses, le peu de clés que j'ai parfois l'impression de détenir enfin sont vite anéanties par une expérience, un événement, un point de vue contraires. Et puis je traîne encore quelques vieux schémas, de vieilles croyances, d'anciens réflexes qui, même si je les ai démystifiés et dégonflés, continuent à me coller aux basques, m'empêchent d'avancer aussi vite et libre de mes mouvements que je le voudrais... Lâcher prise, laisser aller sans se raccrocher à rien, rien de ce qu'on nous a appris ou qu'on s'est soi-même imposé pour tenir le coup, reste sans aucun doute l'étape la plus difficile à franchir dans mon périple. Mais ce qui compte, c'est que l'horizon continue à s'ouvrir devant moi, un peu plus, à chacun de mes pas ; ce qui compte, c'est que mon appétit de vivre n'est pas rassasié, ma faim de beauté pas comblée, ma soif d'amour pas étanchée. Voilà, je publie ce post et je reprends la route. Quelque part, je le sais, m'y attend cette "perle rare" dont parle Kérouac, et qu'il a cherchée à travers tous les Etats-Unis. Moi aussi, malgré les déceptions déjà subies et qui me guettent encore, je demeure une incorrigible rêveuse... P.S : Si d'aventure vous croisez une femme aux traits reflétant un vécu, tout un passé, mais gardant quelque chose de l'insouciance rieuse de l'enfance, si son air solitaire, farouche, un peu rebelle, vous fait penser au premier vers de "ma bohême" de Rimbaud : "Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées", il est possible que ce soit Plauch...
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Fin du domaine de la lutte
J’ai poussé comme une plante contrariée, obligée, à chaque étape de mon développement depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte, de batailler pour exister ; non pas telle que les schémas d'une norme intolérante et sclérosante voulaient me façonner, mais en accord avec ma vraie nature. Ce fut une lutte pour la survie – me renier, c’était mourir - âpre, longue, sans répit : dès que je me sentais menacée, pressée de renoncer à ma singularité, je la défendais chèrement, revendiquais avec force mes opinions, mes préférences, ma façon d’être, tout ce qui, à mes yeux, constituait l’essentiel - le désir d'écrire, le rêve et la fantaisie plutôt qu'un fade pragmatisme, la liberté de penser, d'agir, de m'exprimer - et auquel je tenais comme à ma vie-même... Aujourd’hui, le travail est fini : au fil des expériences libératrices, parfois radicales, que j'ai poursuivies, les entraves qui m'enserraient (familiales, sociales, psychologiques...) ont sauté une à une et, pour la première fois de ma vie, à la veille de mes 40 ans, je peux enfin être moi sans avoir à me battre. Le temps est venu d'apprécier, savourer, me laisser porter sans résistance par les plaisirs, les rencontres, tout ce que la vie peut m'offrir et qui, désormais, m'est volupté. Plus forte d'avoir surmonté tant d'épreuves pour construire celle que je suis maintenant, plus légère aussi, d'avoir déposé en route les peurs, les complexes, les culpabilités qui m'encombraient, je puis pratiquer le carpe diem et, sans plus jamais le bouder, saisir le moindre bonheur qui passe. Plus rien ne me limite, l'horizon se dégage, s'ouvre devant moi dans l’infini excitant des possibles…
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Plauch and the City
Faire un récit linéaire et ordonné de mes 8 jours à New York ? Autant vouloir capturer un torrent dans une bouteille ! Pour retranscrire au plus près le choc visuel, sensoriel, que j'ai reçu de plein fouet, un texte composé de flashs, rapides comme le rythme de la ville et aveuglants comme les néons de Time Square, me semble la seule forme appropriée. Fatigue du décalage horaire qui se change en un état halluciné quand surgissent les premiers buildings et les écrans géants sur Time Square. Des pubs partout, pour tout, films, séries TV, shows on Broadway, bières, médicaments. Affiche grandeur nature du rappeur PDD avec cette légende, exact résumé de la démesure et de l'orgueil qui règnent ici : "I'm the King". Bandeaux rouges lumineux qui diffusent en boucle les cours de la bourse, les résultats sportifs, des nouvelles du conflit en Afghanistan. Architecture insolite pareille à un jeu de Lego géant où des blocs de tailles, couleurs et styles disparates s'imbriquent au hasard. Rumeur du trafic qui ne s'arrête jamais - sauf quand le hurlement des sirènes la couvre - comme les pulsations d'un coeur affolé, odeurs de friture, pots d'échappement et vapeurs sortant des plaques d'égout inextricablement mêlées. Mes sens saturés d'impressions n'arrivent pas à suivre. Par moments, j'essaie de retrouver mes repères pour réaliser, prendre pleinement conscience de ce que je suis en train de vivre : les films de Woody Allen, "Breakfast at Tifanny's" avec Audrey Hepburn, les histoires de Carrie Bradshaw dans Sex and the City, le Manhattan de Dos Passos et le Brooklin d'Henry Miller... je l'ai tant rêvée, tant fantasmée cette ville, la Ville qui contient et résume à elle seule toutes les autres ! Et voilà, Elle se tient devant moi comme un impossible défi, à la fois à portée de main et insaisissable ; ou plutôt moi devant Elle, trop gigantesque, trop écrasante, conçue à taille inhumaine et pourtant, c'est un miracle, encore humaine : tant de visages croisés, d’êtres saisis un fragment de seconde dans le cours de leur vie, une marée charriant, dans une inépuisable diversité, tous les types physiques qui existent sur cette terre... le flot me happe, m'engloutit, j'en perds le sentiment de ma propre existence. Plus je marche, marche, dans mes Converse détrempés par la pluie qui n'arrête pas, plus j'oublie mon identité, ma profession, mes relations, mes habitudes en France : "je me suis dépouillée de cette petite chose qu'on appelle le moi et je suis devenu le monde", dit une phrase d'un conte Chinois. Il a fallu que j'aille me perdre dans les rues de New York pour faire cette expérience : sortir de moi-même et regarder les autres, ces gens qui, même dans cette ville célébrée comme un mythe, doivent se bâtir une existence et organiser leur quotidien, si éloigné du mien : vendeurs de hot dog, chauffeurs de taxis, livreurs, serveurs, tous ceux qui font marcher chaque jour la monstrueuse Machine... New York, tu es exaspérante et en même temps touchante, avec cette foi naïve mais communicative, galvanisante, qui nous fait croire qu'ici, tout devient ou redevient possible ! Je parcours Manhattan sous la pluie de plus en plus glacée, du Lower à l'Upper, du West à l'East, et en moi grandit le rêve fou, associé à une sensation de délivrance absolue, qu'ici je pourrai repartir à zéro et commencer une nouvelle vie... Les images continuent à affluer dans une profusion étourdissante : le trou béant des Twin Towers d'où l'émotion s'est maintenant dissipée, chassée par les constructions nouvelles et la vie qui reprend, les ruelles tranquilles de Greenwich Village où les sex shop homos s'affichent dans une liberté naturellement vécue qui n'a plus besoin de provocation, le décor en carton pâte de série B italienne de Little Italy, les buildings qui s'élancent avec les arbres de Central Park dans un équilibre parfait d'urbanisme et de nature, parfaits aussi, les corps et la technique des danseuses de la comédie musicale "Chicago", un soir on "the top of the Rock" avec New York scintillante, offerte, autour de nous ; et moi qui ne peux m'empêcher - par désir enfantin, dérisoire, de marquer mon passage à cet endroit où je ne reviendrai sans doute jamais - de laisser une carte avec mon nom et l'adresse de mon blog (l'éventualité, même très improbable, que mes cartes jetées dans le monde comme des bouteilles à la mer soient retrouvées, suffit à alimenter mes rêves...) Musique et alcool au Brass Monkey, petit bar chaleureux dans le Meatpacking District, pour oublier que c'est le dernier soir. Le matin, nausée et mal de crâne ; les lendemains de cuite sont les mêmes à New York qu'à Marseille. Et maintenant, redescendre, réintégrer peu à peu mon quotidien ; en essayant de lui insuffler l'énergie inspiratrice que j'ai ressentie à chaque instant passé là-bas.
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Féminisme : la lutte continue... en jupe et talons hauts !
J'ai lu dans l'édito d'un magazine féminin (ça n'est pas ma référence favorite, mais ça aide à saisir l'air du temps... et à patienter chez le coiffeur) que les filles des banlieues parisiennes sont contraintes de vivre leur féminité, assimilée à une condition honteuse, dans la clandestinité : forcées de porter une tenue informe et neutre tant qu'elles restent dans leur quartier - le jogging est l'uniforme requis afin d'échapper aux insultes et à la violence masculines - elles dissimulent une jupe, des talons et du maquillage au fond de leur sac pour pouvoir les arborer librement une fois en centre ville. Cet exemple navrant appelle non seulement une dénonciation du machisme barbare que subissent ces filles - et au delà, selon un rapport alarmant de l'éducation nationale dans les établissements, les filles de tous les milieux sociaux - mais aussi une mise au point sur le sens du combat féministe. Car il s'agit de ne pas se tromper de cible : c'est bien le retour à un sexisme primaire qu'il convient de condamner comme une inacceptable régression, et non le retour au port de la jupe, et autres atours par lesquels une femme souligne, met en valeur les attributs de son sexe... Le féminisme voulait délivrer les femmes du corset, pour qu'elles puissent porter des pantalons comme leurs pairs masculins ; mais jamais - ou alors, lorsque son message a été mal compris et dénaturé - il ne leur a demandé de renoncer à leur féminité, de sacrifier leur identité sexuelle, l'essence-même ou, du moins, une part importante de leur être. Si on la lit bien, Beauvoir a déjà posé et analysé les termes du débat actuel. L'auteure du "deuxième sexe" explique que la femme ne doit en aucun cas s'amputer de sa féminité pour devenir l'égale de l'homme : "ce serait une mutilation de répudier son sexe. L'homme est un être humain sexué. La femme n'est un individu complet, et l'égale du mâle, que si elle est aussi un être humain sexué". Et elle ajoute, dans deux formules qui en disent plus long que tous les discours confus que l'on peut entendre sur la parité : "renoncer à sa féminité, c'est renoncer à une part de son humanité" ; il faut "vivre en femme sa condition de femme". Las, malgré les décennies qui se sont écoulées depuis ce texte, nous sommes encore loin de l'idéal que proposait Beauvoir : même dans nos démocraties occidentales, être femme ne va toujours pas de soi, demeure encore pour elle un sujet de questionnements et de conflits intérieurs : comment concilier l'indépendance, qui rend la femme affranchie et forte, et la séduction, qui la soumet encore à des codes d'un autre âge où elle doit se faire proie passive pour plaire à l'homme et flatter sa virilité ? Dans ces conditions, la pratique de la même sexualité conquérante et aventureuse que les hommes reste une exception, comme dans la trajectoire singulière que relatent les livres de Catherine Millet, ou une revendication, comme dans les films de Catherine Breillat : même à notre époque prétendument libérée, les femmes qui affichent leurs désirs sexuels courent toujours le risque de se voir coller la honteuse réputation de "femmes faciles"... Les femmes seront réellement libres, vraiment elles-mêmes sans peur ni tension, lorsqu'elles auront atteint cet état de naturel et d'évidence dont rêvait Beauvoir : "elles se retrouveraient femmes sans peine puisqu'après tout, elles le sont". Malgré les évolutions, les acquis indéniables qu'a apportés le féminisme (encore faut-il rester vigilants, car les conservatismes menacent toujours de reprendre ce qu'ils ont cédé sous la pression) des inerties fortes, des vieux schémas, des principes éculés sur la répartition des rôles entre homme et femme demeurent toujours dans les inconscients. Du coup, la femme est encore trop occupée à se chercher, à justifier ses choix, ses actes, son comportement... au lieu d'être simplement soi, sans y songer ni se poser de questions. "Peut-être que la femme libre est seulement en train de naître", espérait déjà Beauvoir au début des années 50 : il serait temps que cette femme prenne chair et que notre société accepte enfin de lui donner toute sa place.
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Sex and the City of Marseille
Chronique narcissique et futile - quoique... pas tant que cela, comme le montre l'épilogue - où l'on voit Plauch se prendre pour Carrie Bradshaw, en découvrant l'un de ses textes dans la presse. Mon éditrice m'avait prévenue qu'elle avait réussi à me décrocher deux pages dans un hebdo local très lu ; mais je ne m'attendais pas à découvrir ce matin-là, en ouvrant le journal dans le bus qui m'emmenait au bureau pour une nouvelle journée sans surprise et sans joie, mon nom et ma photo à côté d'une histoire libertine (extraite de mon livre publié l'an dernier) illustrée par des jambes de femme en bas résille ! Mon image, mon identité, le CV qui présentait mon parcours, associés à un récit érotique : une femme mariée suit un inconnu à l'hôtel et découvre avec lui tous les plaisirs interdits dans la couche conjugale... Mon premier réflexe, dicté par les interdits de la morale et de l'éducation, fut de me cacher derrière mon journal. Puis, j'ai pensé avec amusement au générique de "Sex and the City", une de mes séries préférées, dans lequel l'héroïne, auteure de chroniques sur le sexe, découvre sa photo affichée en grand sur tous les bus de New York avec cette légende "Carrie Bradshaw knows good sex". Pour finir, j'ai cédé à une agréable sensation d'insouciance légère et d'impudeur assumée : j'étais en train de vivre ce moment de délivrance où l'on porte enfin ce que l'on est, tout ce que l'on est (en l'occurrence, ce que je pense et ce que j'écris) même le moins avouable, au grand jour, sans la censure de la honte. En définitive, cette parution m'a offert quelque chose de bien plus précieux qu'un coup de pub flatteur : légitimer, redonner sens et cohérence à des points de vue, des choix de vie que j'ai longtemps vécus dans la clandestinité parce qu'ils m'excluaient de la norme ; m'afficher comme une femme indépendante qui écrit pour se libérer et libérer les autres... et, comme dirait Carrie, you know what ? Ca m'a fait un bien fou !
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La vie compliquée de Plauch : nouveaux rebondissements
- Presque 2 mois que Plauch n'a rien publié sur son blog... qu'est-ce qu'elle fait en ce moment ? - Oh, elle n'a pas le calme et le retrait nécessaires pour écrire : elle milite, lutte, participe aux manifs... Que veux-tu, c'est logique : elle qui associe l'écriture à un engagement, elle qui a proclamé, dans une de ses notes, qu'elle était "dans et de ce monde", ne peut pas se contenter d'observer les changements qui secouent le pays sans y prendre part ! - D'autant que ces bouleversements sociaux coïncident avec ceux de sa vie intérieure : dans son dernier texte, elle a décrit les mutations qui s'opèrent en elle à l'approche de la quarantaine. A mon avis, elle doit traverser une période trouble, où les tumultes de son histoire individuelle se confondent avec ceux de l'histoire collective... - Tiens, ce serait un sujet intéressant pour sa prochaine note ! (Conversation imaginée entre deux lecteurs de mon blog qui me connaîtraient bien). Toute mon adolescence, parce que je ne me sentais pas assez solide pour affronter le monde réel, j'ai vécu dans un univers protégé et clos, construit avec mes rêves, mes livres, et mes propres mots - déjà, le désir d'écrire me tenaillait . Je quittai mon refuge à l'âge de trente ans : ce fut, à l'échelle de mon existence, l'équivalent du big bang, la rencontre brutale avec la société, ce système d'une violence inouïe dissimulée derrière les codes de notre civilisation hypocrite... Finalement, après un long parcours initiatique que j'ai déjà raconté sur ce blog, un renversement complet s'est opéré : de timide, en retrait, presque recluse que j'étais, me voilà aujourd’hui présente, bien présente au monde, y affichant mes convictions et luttant pour les défendre. Mais s’engager, c’est s’exposer : sitôt que l'on tient la place du contradicteur, de celui qui, par son refus d'obtempérer et ses questions, perturbe le cours tranquille des choses, l'on a contre soi les chiens de garde de l'autorité, les serviteurs du pouvoir sous toutes ses formes. Il me faut donc trouver le délicat équilibre entre la mise en avant et la protection ; endosser, avec ses conséquences inconfortables, le rôle d'opposant que j'ai choisi, sans pour autant servir de cible facile à mes adversaires. Une autre tâche non moins périlleuse réclame toute ma vigilance : négocier avec le moins de dégâts possibles le changement de cap, la zone de turbulence que traverse de nouveau ma vie. Ma confrontation au réel, les réponses que j'y ai apportées, les choix que j'ai dû faire m'ont profondément transformée : c'est le propre des expériences de modifier, non seulement nos idées préconçues par l'enseignement des faits ; mais notre être-même, en l'impliquant, en l'engageant dans un vécu qui s'impose à lui dans sa vérité brute. J'ai donc bien changé… dans ma vision du monde, ma relation aux autres, ma façon d'être, de penser, de conduire ma vie. A quoi s'ajoutent les inévitables mutations, physiques et morales, de la quarantaine : "la mort de soi-même, constate Proust, n'est ni impossible ni extraordinaire ; elle se consomme à notre insu, au besoin contre notre gré, chaque jour" : que je le veuille ou non, je sens bien qu'une part de moi-même est en train de mourir, pour céder la place à une personne nouvelle dont je devine déjà, sans l’identifier tout à fait, les principaux traits : une indépendance encore plus farouche, le refus encore plus marqué de toute autorité ou influence extérieures, un besoin de liberté surpassant désormais tout le reste. Le reflet d'une presque inconnue s’invite chaque matin dans mon miroir. Faire sa connaissance, m’habituer à elle constitue une expérience à la fois fascinante, excitante… et fort perturbante. Et puis, comme si ça ne suffisait pas, au milieu de ce tumulte existentiel, l'envie toujours présente de rire, jouer, jouir de cette courte vie, le souci qui ne me quitte pas d'atteindre cette volupté que La Fontaine a chérie jusque dans la mélancolie : "J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique / La ville et le campagne, enfin tout ; il n’est rien / Qui ne me soit souverain bien / Jusqu’au sombre plaisir d’un coeur mélancolique » - Ode à la Volupté.
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Tribute to Gena (2)
Parce qu'il traite de la condition féminine et dresse le portrait d'une inadaptée sociale - bouleversante interprétation de Gena Rowland ! - à laquelle je puis, par mon refus des normes, m'identifier, "Une Femme sous Influence" est peut-être le film de Casavetes qui m'a le plus marquée. "On doit trouver sa propre voie dans la société pour communiquer, ça n'est pas si facile", dit le réalisateur pour expliquer son propos. Heureusement pour moi, contrairement à l'héroïne du film qui passe pour "folle" parce qu'elle vit dans un complet décalage, je crois avoir trouvé cette voie. Oh bien sûr, ça n'a pas été tout seul, le long et chaotique parcours de mon "insertion sociale" raconté sur ce blog en témoigne ; mais enfin, j'ai fini par établir mon propre mode de communication, le chemin que ma subjectivité peut emprunter pour se faire entendre dans le monde extérieur. Les chemins, plus exactement, car j'en utilise plusieurs, reliés aux différentes dimensions de ma personnalité. Il y a d'abord, avant tout, le lien humain, que je développe systématiquement dans mes relations parce qu'il est plus fort que les barrières sociales, les codes, les règles... tout ce qui classe, enferme, et sépare les êtres. L'humanité est le prisme par lequel je fais tout passer, le moteur qui me fait exister, tenir debout, lutter, donner et recevoir en retour, comprendre d'instinct les êtres et les choses ; l'humanité est le sésame qui, en instaurant d'emblée un rapport égalitaire, m'ouvre aux rencontres, à la découverte des gens, rend le rapport aux autres enrichissant et libérateur. Vivre au plus près de l'humain me procure ma nourriture intellectuelle, affective et émotionnelle, me délivre de mes inhibitions, et de l'épuisante nécessité de séduire à laquelle nous contraint, si on y adhère, cette société des apparences et de la compétition. L'humanité fait ma force ; mais aussi, puisqu'elle sollicite ma sensibilité et mon empathie, ma vulnérabilité. Ces deux états cohabitent constamment en moi sans antagonisme ; en harmonie même, car la force seule ne signifie rien, n'est que froideur et brutalité primaire. Une autre voie de communication que j'ai patiemment tracée est celle d'une expression équilibrée de ce que je suis, pense et ressens : mon "moi" ne s'auto-censure plus, ne se cache plus, se manifeste dans toutes les situations de la vie à travers une authenticité maîtrisée, adaptée aux circonstances, mais jamais abandonnée - cette expression subjective "extérieure" étant complétée par celle, plus profonde, plus proche de mes émotions, qui passe par le filtre de l'écriture. Enfin, trouver dans la société des espaces où puissent se matérialiser mes envies, mes passions, mes idées (par exemple, le syndicalisme pour afficher mon opposition au système ; une association littéraire pour exercer mon goût des lettres...) m'a permis de m'ancrer dans une réalité dont le modèle dominant (pragmatisme, ambition, réussite...) est en désaccord complet avec mes valeurs. Mais en dépit des efforts que j'ai déployés pour trouver cette voie sociale propre à chacun dont parle Cassavetes, je garde toujours en moi une irréductible part de révolte et de désobéissance. Je ne suis pas - dieu merci, ma vie serait si fade... et fondée sur une complète illusion ! - qu'un être "socialisé" et "responsable". A certaines heures, il me faut - comme nous tous, il me semble - des dérivatifs, une soupape pour sortir le trop plein de sentiments, désirs, folie... accumulés pendant les périodes où je dois m'acquitter avec sérieux de mes obligations et de mon rôle social. Je ne déteste pas jouer ce rôle, j'en ai besoin pour mon équilibre et éprouve même, depuis peu, un certain plaisir à le tenir... Mais il arrive toujours un moment où l'autre moitié de mon être, celle qui se reconnaît dans l'héroïne d' "une femme sous influence", celle qui ne supporte aucune autorité, aucune contrainte - pas même celles qu'elle s'est choisies pour se construire - cette part en moi animale a besoin de se manifester, et de faire sauter toutes les barrières : règles, protocoles, bienséances... pour laisser jaillir ses émotions, joies et douleurs, bonheur et souffrance confondues dans un même torrent de vie... Car dans ces instants hors de tout contrôle et de toute rationalité (il suffit de se laisser aller à une musique planante, à la fête, au plaisir...) on se sent vivants, c'est tout, pas besoin d'analyse ni d'explication, on ne sent plus rien que la pulsation brute, se suffisant à elle-même, soûlante comme une transe, de la vie.
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